vendredi 12 mai 2017

La vie du coureur de fond n'est pas un long fleuve tranquille!


Tout est dans le titre de cet article. Au fond qu'est ce qu'il y a de tranquille aujourd'hui? Pas grand chose. J'en entends déjà certains dire "mais rien ne l'oblige à courir". C'est vrai et c'est justement ce qu'il y a de plus beau: Repousser encore une fois ses limites pour aller fièrement chercher sa breloque après la ligne d'arrivée. Ma sueur vaut plus que ta médaille en métal, mais donne quand même, merci. Et puis de toutes façons vous me connaissez assez maintenant pour savoir que j'aime ça courir sans verser dans l’excès de certains que j'appelle les "drogués aux kilomètres".


Le Trail Alpin, pour de vrai!
L'objectif après lequel je cours actuellement s'appelle le "Mont Blanc" et cela bientôt six semaines que je prépare ce Trail de 42 kms. Si tout se déroule comme prévu (et vous allez vite voir que c'est pas le cas...) je serai fin juin au départ de ce marathon hors normes entouré de 1500 heureux inscrits. A chaque fois que je croise quelqu'un qui me pose la question "Et là tu prépares quoi?" le nom du "Mont Blanc" inspire plus de la peur qu'autre chose. "Ah OK... là tu tapes très haut quand même..." Et de leur répondre que non ce marathon n'a rien d'exceptionnel comparé à l'UTMB, la "CCC", la "6000D" ou autre course de dingues... Enfin de la prépa il en faut une nonne dose quand même et je m'efforce de suivre le plan que mon ami Rodolphe m'a concocté. Au programme du fractionné, des séances de seuil et du dénivelé en dessert. Quoi de plus normal quand on s'attaque à 42 bornes avec 2700m de dénivelé positif. Et côté dénivelé c'est pas facile d'en trouver à Paris. J'avoue avoir caressé l'idée de gravir la Tour Eiffel mais cela fait bien longtemps, hélas, que les escaliers ne sont plus accessibles au public et Vigipirate n'arrange pas les choses. Et la plus belle"tour de fer" ne peut pas offrir plus que ce qu'elle a, à savoir 300 mètres.
Ma toute première séance a bien failli se finir en drame. Plus de 2 ans que je n'avais pas fait de fractionnés sérieux lorsque  j'attaque ce plan conçu par "Coach Rodolphe". A la quinzième reprise sur sprint (qu'on appelle "fractionné" c'est à dire une allure très rapide) je ressens ma cuisse droite crier au secours, je calme, j'arrête, séance terminée, direction maison. Les séances suivantes se sont bien déroulées mais mon corps a conservé une appréhension. Du coup j'ai diminué le fameux fractionné.

Ce que je ne vous dis pas c'est que j'ai réalisé un test d'effort un mois plus tôt courant mars. Les conclusions de ce test, que je conseille à tout sportif de 45 ans et +, sont proprement réjouissantes : pas d'anomalie cardiaque (ça je pouvais m'en douter) et une VMA (Vitesse Maximum Aérobie) de "17.5" ce qui constitue une très bonne valeur à 47 ans. C'est du moins suffisant pour intégrer les forces spéciales, avec 20 ans de moins naturellement. En tout cas cela laisse espérer une progression notable de mon temps sur marathon (moins de 3H25 voir 3H20...) et de bonnes performances en Trail.
Feuille 1 de ma prépa, full Yellow!

Bon revenons au présent...6 semaines dans les jambes (soit 50% de la prépa faite) et déjà des bobos. Contracture au singulier (cuisse droite) puis au pluriel m'ont obligé à revoir un peu mon plan la semaine dernière. Sans être passé dans les mains expertes de mon nouveau kiné (un bon un vrai!), je pense qu'une reprise sérieuse n'aurait pas été possible mais je suis conscient que je cours sur un fil, donc prudence. C'est à coup de sommeil et d'hygiène de vie que j'essaie de reprendre l'avantage. De toutes façons je n'ai plus les moyens de faire autrement. Autre chose me fait dire que je vieillis aussi. J'ai du mal à lire l'affichage de ma montre, alors j'y vais parfois à l’instinct, comme quand on avait pas tous ces appareils qui vous disent tout et parfois trop de choses. Finalement ça me va assez bien d'aller "backwards" tel un homme des cavernes débarrassé de toute technologie envahissante et "useless".
Feuille 2, Mister Orange s'invite...


Encore 6 semaines à tenir pour atteindre mon Everest à moi! Encore 2 feuilles de prépa (chaque feuille envoyée par "Coach Rodolphe" contient 3 semaines de plan) à "stabiloser" religieusement quand tu arrives fièrement au bureau. "Séance faite" je barre! 2 feuilles, c'est rien vu comme ça!


mardi 11 avril 2017

Et toi ? Tu en as fait combien ?

Récit du Marathon de Paris 2017

8h55 – Ca y est…
Les photos souvenirs de groupe, de couple, avec l’Arc de Triomphe en arrière-plan sont déjà un souvenir. Le speaker a crié le Top départ, et les lignes devant nous commencent à bouger. Titanne est en retrait, à cinquante centimètres à ma droite. Nos autres compagnons sont restés une dizaine de mètres derrière. Se faufiler dans les sas… Dix ans d’expérience qui feront toujours la différence.

Il y a à peine une minute, un gars sympa, jeune, juste là à ma gauche, m’a souhaité bon courage. On a échangé quelques mots banals (allez, c’est maintenant que ça se passe… c’est dans la tête… et autres indispensables), et rapidement la question fatidique a fusé : « - Moi c’est mon premier. Et vous, vous en avez fait combien ? »

Tadam… C’est une question que je vois venir de loin maintenant, mais que j’ai toujours du mal à entendre. Simplement parce que je ne sais pas quoi répondre…. J’en ai « fait » combien, des marathons ? Six ? Cinq ? N’allez pas croire que ma mémoire me joue déjà des tours. Seulement, les marathons, j’en ai préparé six, trois mois chaque fois, j’en ai commencé six (sans compter celui d’aujourd’hui)… mais voilà, je n’ai passé que cinq fois la ligne d’arrivée. Alors un marathon abandonné, est-ce qu’on le compte ? Ca dépend de quoi ? De quand on s’est arrêté, de si on a vraiment eu le temps de souffrir ? Grande question, non ?

Qu’est-ce que ça veut dire, abandonner un marathon ? Qu’est-ce que cela représente, ces trois mots tout bêtes ? Dans mon cas, c’est se retrouver, grand bonhomme de 40 ans, à chialer comme un môme pendant deux heures au pied du manège entre la Tour Eiffel et le Trocadéro, à mendier un coup de téléphone (le mien ne marche plus, trempé de sueur) à une gentille dame, qui me trouve quand même un peu bizarre, je le vois bien, pour prévenir que ce n’est plus la peine de m’attendre à l’arrivée, à pleurer encore devant la demoiselle de la Croix-Rouge qui m’explique que « non monsieur, les couvertures de survie, ce n’est pas pour ceux qui ont froid, c’est pour ceux qui sont vraiment blessés – j’en ai encore honte »… Et enfin à pleurer devant le préposé du RER parce que mon ticket trempé (forcément il était à côté du portable) ne marche pas dans la machine vous pouvez pas me le changer SVP je peux pas rentrer je sais pas quoi faire j’ai mal au doooos…

Abandonner, c’est aussi, une fois passé le gros chagrin, regarder avec le cœur bien lourd les T-shirts  des finishers qui fleurissent dans Paris tout l’après-midi (on a la même démarche, mais pas le même maillot), c’est appeler tous ceux, participants ou non, qui attendent impatiemment un SMS avec un temps réalisé, pas une excuse vaseuse. Et se rendre compte que oui on me l’avait dit que ce n’était pas la meilleure des idées de faire une terrasse en bois exotique en même temps qu’une prépa marathon. Faut réfléchir, un peu…

Abandonner, c’est enfin se condamner à la question éternelle, tellement facile à froid : est-ce que vraiment, je n’aurais pas pu ?

Entre la Tour Eiffel et le Trocadéro… Ah oui, parce que justement, ce marathon que je n’ai pas fini, il y a trois ans, c’est précisément celui de Paris, celui sur lequel je suis présentement en train de lancer mes premières foulées, au milieu des Champs-Elysées.  Le marathon de la revanche, alors ? Pas vraiment, non, pour Titanne non plus d’ailleurs, elle qui s’était vue privée du départ de la même édition pour cause de fracture de fatigue. Non, c’est juste l’occasion qui nous a menés ici, l’idée de clore la boucle (c’est le cas de le dire). De toute façon, commencer un marathon avec des idées de revanche, c’est le meilleur moyen de se ramasser. Le mantra est plutôt simple : que des pensées positives…

Allez, retour au présent, ça commence en descente. Juste devant nous dans le sas, j’ai repéré un certain Patrick, un peu parce qu’il a un bandeau rose sur le front, mais surtout pour le grand drapeau qu’il porte sur un mat accroché à son dos. Un meneur d’allure, en 3h45. Il pourrait bien devenir mon copain, Patrick, vu que 3h45, c’est précisément l’objectif de l’année. Il y a eu un peu de progrès en trois ans, c’est vrai, alors l’ambition monte, une ambition raisonnable. Et pourquoi ne pas essayer de le coller comme un sparadrap ? Tentant, mais pour en avoir déjà fait l’expérience sur un autre marathon, et m’en être bien mordu les doigts, je reste sur la réserve. On verra bien…

Quelques centaines de mètres depuis le départ, et le problème s’est déjà résolu tout seul. En 500m, le Patrick en question m’en a déjà pris une bonne centaine. Pourtant, ce n’est pas la cohue, le flux des coureurs est plutôt bon, et je ne suis pas si lent… A mon avis, Patrick vient de se souvenir qu’il déjeune chez belle-maman ce dimanche midi, et il est parti comme une fusée pour éviter de manger un poulet brûlé. Salut mon grand, on verra bien si on se retrouve, sinon bonjour à belle-maman… En attendant, je vais vivre ma vie comme un grand.

Je me concentre sur moi-même. Mon rythme, mon souffle, ma posture. La fameuse posture « bogoss », avec  le buste bien droit, celle que Rodolphe nous fait volontiers travailler à l’entraînement. J’ai remarqué que quand je prends la pose, je me cale naturellement sur mon allure marathon.

Probable que Titanne est encore assez près derrière moi. Mais même si j’y pense, plus question de se retourner. Pendant les heures à venir, c’est devant que ça se passe. Je laisse les autres se débrouiller. Certains prévoient de courir en équipe, mais je crois qu’à un moment ou à un autre, on se retrouve forcément tout seul, face à soi-même. On pourrait bien courir au milieu d’une colonie de lutins, les limites que je m’apprête à côtoyer sont dans mon cerveau, bien profond là où personne d’autre que moi ne pourra influer. Bon, ce n’est pas une vérité universelle. C’est juste la mienne… le fameux théorème d’Olivier.

Les Champs sont avalés, nous voilà sous la Grande Roue de la Concorde. Un grand type dégingandé me dépasse en quelques bons de sauterelle. Ploc, ploc, en trois foulées je l’ai déjà vu perdre deux des gels qu’il porte à la ceinture. J’en ramasse un sur mon chemin et accélère un peu pour aller lui rendre. Je suis pour la préservation des sauterelles, mais je sais qu’à ce rythme-là il sera vite en panne sèche. Chacun sa journée…

C’est le beau moment du parcours. La rue de Rivoli est large, il y a de l’ombre, pour échapper au soleil déjà chaud. Nous suivons les monuments, enfilés sur notre droite comme sur un collier de perles, le Louvre, la tour Saint-Jacques, l’Hôtel de Ville, l’église Saint-Paul, et déjà au loin le Génie de la Bastille. Six kilomètres ! Un septième du parcours. Quand il n’y a que les pieds qui s’activent, mon cerveau se met à faire des maths. Ca passe le temps, mais ça donne un peu le vertige de penser à la suite.

On s’éloigne déjà vers des contrées moins connues du touriste lambda que je suis. Ca rétrécit un peu au niveau de la rue de Reuilly ; et puis tiens, ça monte surtout ! A part le château de Vincennes, il n’y aura pas grand-chose pour accrocher l’œil jusqu’à la mi-course, à 21 km. C’est le bon moment pour mettre en route ma playlist, et donner un peu de couleur à la balade parigo-champêtre qui s’annonce.

Pour ma part, je trouve que cela aide, de courir en musique. Surtout quand la course est bien lancée, et que l’on se sent suffisamment chaud. Le seul mot d’ordre en ce qui me concerne : du rythme. De fait, je sélectionne d’habitude mes morceaux avec soin, et bien que j’en élimine régulièrement, je retrouve souvent les mêmes. Il m’est déjà arrivé, au cours d’un marathon, de me rendre compte que beaucoup de mes titres me sortaient par les yeux. Forcément, je les avais écoutés intensivement pendant les trois mois d’entraînement qui avaient précédé.

Il faut pouvoir se laisser surprendre. Et pour y arriver, j’ai testé une nouvelle approche cette fois-ci : demander à cinq amies coureuses – le top du top des drôles de dames-  de me fournir en nouveautés. Avec cette consigne : « enregistrez-moi un message d’encouragement de quelques secondes, et ajoutez le morceau qui vous donne le plus la pêche – que ce soit pour courir, passer l’aspi ou que sais-je … » Toutes ont joué le jeu –yes !!- et pour ma part j’ai pris soin de ne –presque- rien écouter avant. Cinq surprises à déguster, cachées au milieu de mes propres choix. J’ai hâte ! J’ai essayé de les répartir sur l’ensemble de la course, les déjà marathoniennes aux moments stratégiques, les futures aux autres moments stratégiques. Cinq personnes très différentes les unes des autres, je m’attendais à cinq messages assez hétérogènes. Et mazette… J’ai été servi, au-delà de mes espérances. Une super expérience, vous pouvez toutes vous attendre, mesdames, à vous faire recruter à nouveau.

Les kilomètres et les chansons défilent. Le rythme est bon, je vais même plus vite que prévu, mais je me sens vraiment bien. Je sais que c’est un piège, mais prenons quelques risques maîtrisés. Et Patrick ? Il est là-bas, devant. Son avance n’augmente plus. Tan je le vois, tan je le vois pas, comme on dit chez nous à Aubagne. Ca dépend des virages… Et je cogite sereinement, j’écoute les paroles des chansons, qui résonnent avec le contexte. Give it away, des Red Hot. Tu m’étonnes que vais tout donner… Noir Désir, le vent nous portera. Ah oui c’est bien ça, j’ai rien contre un petit coup de vent. Surtout qu’il fait de plus en plus chaud. Always the sun des Stranglers, encore une fois on est raccord. Tu m’donnes le mal : Aïe, au temps pour les pensées positives. Mais ça envoie bien.

Ca devait arriver : la pause pipi au milieu du bois de Vincennes, avec tous mes copains incontinents (on est une grande famille). Pfff… Le jour où j’arrive à gérer ça, je vais en gagner des secondes… Et c’est le moment que choisit Vanina pour lancer son message. Super ! Et je repars comme sur un dancefloor. Très différent de mes goûts de vieux beau. Je prends !

On sort du bois, dix-sept, dix-huit kilomètres. A plusieurs reprises, je reconnais des places passées il y a trois ans, et chaque fois la même pensée : oh là là, j’étais déjà mal par ici. Cette fois-ci, je me sens vraiment mieux. Enfin, il faut reconnaître que les jambes commencent à se faire sentir un peu. Ceci dit, je n’ai jamais pensé que ce serait indolore. Tout ce qu’on a préparé pendant trois mois se résume au fond à retarder le moment où le corps ne répondra plus. Repousser l’échéance…

Dix-neuf kilomètres, ça redescend vers Paris, les pompiers aspergent, et cette fois j’y ai un peu droit. Je remplis consciencieusement ma propre bouteille à chaque ravitaillement, en dépit de la bousculade qui fait perdre du temps et de l’énergie. Quand je peux, je me vide le fond de bouteille dans le dos, attention frisson, avant de jeter la petite bouteille transvasée vers les poubelles géantes au bord de la route. Pas assez géante cette fois-ci ; je me rate et je manque d’assommer un gars de la propreté de Paris, qui fait son boulot. Je me demande ce qu’il pense de cette foule qui défile  sans interruption.

Toujours mes chansons, et puis soudain une voix bien connue, celle d’Audrey. Quoique ! Je me rends vite compte que pour le même prix, j’ai droit à une autre supportrice, sa collègue (et notre amie) Sue qui vient justement de courir le marathon de Barcelone. Bonheur… Un duo franco-anglais, un moment monobloc de 15 minutes qui mêle messages et musiques. Tellement bien fait qu’on reconnait derrière la patte de l’ingénieur du son en chef qui leur sert de patron (et accessoirement de mari, pour l’une d’elle). Toute la boîte s’y est mise on dirait, je suis flatté. Ca se termine par une blague, vraiment bien choisie. Assez drôle pour me faire sourire, mais j’arrive  quand même à éviter la quinte de toux et l’arrêt cardiaque en me concentrant. Remarque, après vingt kilomètres, j’ai le sens de l’humour qui s’effrite un peu, je commence à me rappeler que mes jambes n’ont pas vraiment été conçues pour ce genre de fiesta.

Tiens, I will survive, par Cake. Ca tombe bien, encore une fois c’est justement mon projet de la matinée…

Après vingt et un kilomètres, on rebascule sur les quais de Seine, pour entamer le troisième quart de la course. En fait, un marathon, c’est juste un semi, après un échauffement un peu poussé... Avec ce genre de maxime, je garde un bon moral, d’ailleurs c’est à nouveau un tronçon « touristique » qui s’annonce. Sur ces quais, nous allons longer le musée d’Orsay, Notre-Dame, et au loin il y a la Tour Eiffel. Sauf que les voies sur berges, elles sont plutôt étroites… Alors ça bouchonne un peu, et moi, je sens que je pourrais vraiment aller plus vite que le groupe de dadames bien tranquilles qui prend toute la largeur devant moi. A ce stade, ralentir n’est plus une option envisageable pour se préserver. Ca fait mal, quelle que soit la vitesse ! Ce qui compte, c’est d’avancer, en se calant sur une allure. Alors c’est le moment de jouer des coudes – pardon Madame pardon Madame dégage Mémé (ça c’est à voix basse).

Ah tiens, ça commence. Je ne sais pas si c’est pareil pour les autres, je n’en ai jamais trop discuté, mais à partir de 25km, c’est pour moi le début d’une sorte de syndrome de Tourette mental. Je commence à penser des choses, et des mots, que je n’oserais pas dire tout haut, même seul dans ma voiture coincée dans un embouteillage. C’est normal, docteur ? Bon, ça reste dans ma tête, alors je ne consulte pas. Et tiens, tac tac, je fais un check à deux gamins qui tendent la main sur le bas-côté, je reste quand même un gars sociable.

C’est important les spectateurs. Est-ce qu’ils le savent ? Il y en a partout, c’est vraiment sympa. Et ils nous disent - tous - que nous sommes – tous-  formidables. Avec sincérité, c’est super. Merci merci les amis, on dirait bien qu’on est tous des frères. Et si on gardait le même esprit dans quinze jours dans l’isoloir ? On s’en sortira peut-être, comme ça…

Au fil de mes divagations, voici les tunnels routiers. Le premier, celui des Tuileries, fait huit cent mètres, et il rend beaucoup de coureurs claustros. Je crois que ça m’était arrivé la dernière fois, mais là, je me sens comme un rat dans un égout, je joue à domicile. Dans la pénombre je reprends une belle allure, et la remontée à l’air libre (et chaud) passe toute seule, position bogoss de retour. Bon, il reste encore trois tunnels, et là, autour de moi, ça commence à craquer sévère. La remontée de la Butte est dure aux miséreux ! Cette fois, pas pour moi. Je vous vois marcher, les gars, j’ai fait ça aussi. C’est pas grave, vous allez quand même finir, ou vous le referez… Tout est possible mon ami, tiens d’ailleurs regarde moi aujourd’hui, tu as vu comme je te gratte ?

Cali dans mes oreilles, qui se demande c’est quand le bonheur. Ben mon coco c’est pas pour tout de suite, il reste encore un bon tiers de course. Je bois aussi souvent que possible. Je réalise aussi que je n’ai même pas pensé à regarder Notre-Dame.

Tiens, voilà la Tour Eiffel à ma gauche…. Ma vieille connaissance… Ma victoire aujourd’hui, c’est de la dépasser sans l’ombre d’une mauvaise pensée (juste un petit regard). Je raye les mauvais souvenirs d’un seul trait bien net. Désolé Madame De Fer, je ne m’attarde pas j’ai encore un peu de route, et à nouveau la sensation que la vraie course commence maintenant.

Beast of burden, des Rolling Stones… Bête de somme, on croirait vraiment une course à thème. Un autre titre des Stones qui va me trotter dans la tête de plus en plus fort, c’est une de leur première chanson, Time is on my side. C’est ma phrase magique, quand je pense à la difficulté et à la douleur croissantes. Le temps est de mon côté, c’est mon principal atout face au marathon. Quoiqu’il se passe, si je tiens bon je finirai bien par arriver au bout. Ca aide mentalement, de penser à l’après, ce qu’on va faire après avoir passé la ligne, ou de penser à la douche à l’hôtel. Si ça continue, il faudra que ça cesse !

Après la Tour, ça se rétrécit à nouveau. Poussez-vous donc ! Le trentième kilomètre, c’est celui où les gros costauds bodybuildés qui se sont préparés en levant de la fonte se rendent compte qu’ils se sont trompés d’épreuve, qu’ils n’ont pas choisi la course qui convient à leur physique. Alors ils s’arrêtent, et commencent à marcher. Faire le tour d’une armoire à glace plantée au milieu du chemin, ça prend du temps, et franchement la moyenne en pâtit. Steven Tyler hurle Walk this way , une invitation à courir en slalomant au milieu de Tortues Ninja bien baraquées. Allez tiens check check check, je rajoute une brochette de trois mômes à ma collec, on essaie de repartir sur du positif.

Et c’est Carine qui me déboule dans les oreilles. Enfin, je crois, parce qu’à côté il y a un groupe avec des tambours, et je n’entends vraiment rien. Désolé ma pauvre ! Je réécouterai dans le TGV ce soir. Carine a choisi Wax Tailor, c’est plutôt tranquille, à mon avis elles écoutaient la même chose les deux Tortues Ninjas de tout à l’heure. Mais c’est trop bien vu, parce que ça me calme les nerfs et d’une, et de deux parce que je passe à cet instant à côté d’un radar fixe à 50km/h. Des fois que…

Un coup d’œil en longeant la Maison de la Radio. Et une pensée pour ces gens qui partagent mon quotidien, qui m’informent, me font réfléchir et me font rire. Des fois, tout ça en même temps. Je divague, ça passe le temps. Il fait chaud, je bois comme un trou. Dès que je m’ennuie en fait, et là je commence à trouver le temps long.

Nous allons bientôt entrer dans le Bois de Boulogne. Dix kilomètres bien monotones, qui commencent avec une montée bien raide à la Porte d’Auteuil. Vingt kilomètres plus tôt, j’aurais parlé d’une petite montée. Mais là on arrive au 33ème, ça dilate bien les sensations… Et ça bouchonne encore dans la côte ! Cette fois-ci, zigzaguer fait vraiment mal aux cuisses, je frôle la crampe en mettant mon clignotant. Sous le panneau 33 il y a Silian, qui comme promis est venu nous encourager. Il faut dire qu’il sait que les foulées sont chères à ces moments-là. Ca fait plus d’un kilomètre que j’ai relevé le nez pour ne pas le rater, et ça m’a bien occupé, c’était cool. Top je le vois, bonjour Silian, au revoir Silian, je reste pas j’ai une course sur le feu. C’est passé comme un éclair, mais ça fait du bien. A dans six mois à New York.

Et le mur dans tout ça ? Et bien non, il n’y a pas de mur, rien du tout depuis le trentième. D’ailleurs c’est normal, j’ai décidé qu’il n’y en aurait pas. A ce stade-là, on peut prendre ses désirs pour des réalités. En revanche, les jambes grognent, et mentalement, après trois heures et plus à courir sans s’arrêter, on commence sérieusement à se dire qu’on serait quand même mieux ailleurs à faire autre chose, non ? Allez c’est juste une course de huit kilomètres, avec trente-quatre d’échauffement… On rentre dans les allées du Bois. Je me rappelle avoir fait un footing par ici il y a douze, quinze ans avec Soazig. Heavy Cross de Gossip dans les oreilles, comme un signe.

Allez Olivier, quand le cerveau commence à bloquer, tu sais où tu dois le ranger. On va l’envoyer là où il sera plus utile. Transfert ! Autolargue ! Comme Actarus dans son Goldorak, je transfère mentalement mon cortex vers mes jambes, et me voilà prêt à dégommer les huit Golgoths-kilomètres qui se dressent encore face à moi, à coups de Fulguro-poings et d’Astéro-hache. Je vais les prendre, ces huit kilomètres, et je vais les tordre avec la seule force de mon esprit. D’ailleurs si ça marche, ce soir j’essaierai avec une petite cuillère, pour voir…

Bon. La volonté c’est bien, le conditionnement aussi. Mais il y a la réalité. Et la réalité, désolé d’avance pour le terme que je vais employer, c’est que j’en chie grave. Désolé encore, je n’ai pas d’autre mot, je suis dans un état inaccessible aux gens polis. Je reste encore à une vitesse acceptable, même si elle diminue lentement. Mon grand copain Patrick, que j’avais quasiment rattrapé à la Tour, m’a lâché à nouveau, à cause de l’épisode des Tortues Ninjas. Je ne le reverrai plus. Ce qui met un vrai gros coup au moral, c’est de voir une deuxième flamme 3h45 me dépasser en trombe. Alors lui, il va vraiment comme une balle, il est tout seul, il n’emmène plus personne, à quoi ça sert ? A mon avis, Patrick l’a invité aussi chez sa belle-mère… J’ai chaud et soif, je continue à bien gérer l’eau et la nourriture. C’est pour cela que je tiens bien j’en suis sûr.

Delphine s’invite dans mes oreilles, on cause du mur ensemble. Questions réponses dans ma tête, une bonne discussion bien animée… Mais non il n’est pas derrière moi le mur, je l’aurais vu quand même, aujourd’hui c’est journée sans mur, alors j’en profite. Si il peut patienter encore six kilomètres, le mur, ça m’ira parfaitement. Quel plaisir d’entendre ces voix. Je comprends un peu mieux Jeanne d’Arc. Depuis trois heures et quart, j’ai la sensation d’être tout seul perdu au milieu d’une foule immense, sauf pendant vos messages.  We are the champions, oui oui on verra ça dans trente minutes. Jusqu’ici c’est vrai que je suis toujours bien dans les temps pour l’exploit (à ma taille). Il se pourrait bien que ça le fasse, avec ou sans Patrick. Soit je suis nul en maths, soit je suis parti pour finir en 3h45, voire un peu mieux. Enfin… Si je tiens bon, parce que là, à trente-six, trente-sept kilomètres, ça pique vraiment au niveau des jambes, on dirait un buisson d’orties. Et je sens bien qu’un de mes ongles d’orteil vire au bleu, façon Schtroumpf. A chaque pas, un petit picotement bien néfaste. Autour de moi ça tombe comme à Gravelotte. Je vois même un gars s’écrouler d’un coup au stand de ravitaillement. Bon, lui c’est parce qu’il a glissé sur une peau d’orange, c’est une vraie patinoire. Mais les autres, c’est parce qu’il fait chaud, trop chaud. Beaucoup craquent et marchent. Les allées sont longues, longues, et pour être bien certain que tout le monde souffre, il y a même deux sections pavées, terribles pour les cuisses et les chevilles. Il me semble d’ailleurs qu’aujourd’hui c’est aussi Paris-Roubaix. Solidaires ! On est avec vous les gars… On n’a pas vraiment le choix…

Bon, je gamberge grave. Entre état second et état troisième, si cela existe… Et en plus, il y a un pénible qui vient de me heurter l’épaule. Ah non, c’est mon pote Rino qui tapote gentiment. Temps étiré, sensations dilatées… Yes ! Séparés depuis trente-sept kilomètres, et là on va pouvoir faire l’arrivée ensemble, comme dans les belles histoires. Enfin, ça c’est vite dit, parce que tu vois Rino, si tu m’as rattrapé c’est que par définition tu vas plus vite que moi. Même si tu n’as pas l’air beaucoup plus frais. Et après quelques centaines de mètres, un kilomètre peut-être, je crois qu’il vaudrait mieux que tu me largues… Sur ma demande insistante, je vois Rino s’éloigner doucement, je le perds vite de vue, normal quand mon regard culmine à un mètre cinquante devant mes pieds.  Moi je cours toujours, mais j’ai bien ralenti. Je crois que je suis en train de débuter mon CAP maçonnerie, je vais finalement bien me frapper ce fameux mur, quelque chose de costaud. Rino se re-matérialise d’un seul coup à côté de moi, comme par miracle, ou façon Gérard Majax, on choisit ce qu’on veut. En fait de miracle, il vient de subir une crampe et a passé quelques secondes à s’étirer pour pouvoir continuer. Sympa, une deuxième chance de finir ensemble, mais franchement je ne peux plus suivre le rythme. Il faut dire que Rino, ça fait trente-cinq ans qu’il joue au foot. C’est un bon indice pour estimer les capacités aérobies. Par comparaison, moi j’ai fait volley-ball ; dans la liste des sports développant les capacités d’endurance, c’est juste au-dessus de ping-pong et de belote. C’est une évidence qui s’impose à chaque fois : les courses pédestres sont sans conteste une des meilleures façons de concilier deux sentiments contraires : la fierté et l’humilité.

Rino s’éloigne à nouveau, mais le bien est fait. Maintenant, je sais plusieurs choses. Je sais qu’il reste trois ou quatre bornes, je sais que je vais les faire, et sans marcher, parce que marcher n’a plus de sens maintenant, même si courir est insupportable. Je sais aussi que je ne peux plus tenir ma vitesse, ah oui et je sais encore que j’ai très, très soif. T’as qu’à boire ! Et qu’est-ce que tu crois que je fais sans arrêt gros malin ? Je me fais la conversation tout seul… Avant de s’envoler une deuxième fois, Rino a eu le temps de m’apprendre que l’OVNI coloré sur la pelouse à gauche s’appelle la fondation Vuitton. OK OK. En fait je crois que je m’en fiche du tourisme à présent, je suis juste content que ce ne soit pas un mirage.

Il reste deux ou trois kilomètres, et là quand on sait que tout ce que j’ai à faire (à part pédaler dans la choucroute) c’est de regarder la distance avant l’arrivée, on peut se demander pourquoi je n’arrive pas à être plus précis. C’est en fait que la montre perfectionnée que je porte au poignet et Schneider (c’est l’organisateur du Marathon) n’ont pas vraiment la même façon de compter les kilomètres. J’imagine que le jour où le parcours a été mesuré, ce n’était pas encore la saison des Tortues Ninjas. Bref, au fur et à mesure du temps passé, je suis arrivé à une  différence de 400m environ entre ma montre et les panneaux du bas-côté. Et ça me traumatise psychologiquement, ça me hache menu menu n’est-ce-pas… J’ai passé deux fois le kilomètre trente-neuf, deux fois le quarante, et le quarante-et-un, et allez n’en jetez plus, à trois minutes d’intervalle à chaque fois.

A ce stade, Sophie est en train de parler dans mes écouteurs. Ma parole, elle me raconte une histoire pour enfants ! Totalement inattendu, encore une fois pari gagné ça me change les idées. A nouveau, je n’ai pas vraiment écouté, juste entendu une voix amie au milieu des tambours et des cris des spectateurs massés avant la ligne d’arrivée. Mais je sais ce que je vais écouter ce soir pour m’endormir, ça oui.

Au final, j’ai perdu du temps sur ces cinq derniers kilomètres. J’ai la –grande- satisfaction de passer « mes » quarante-deux kilomètres cent quatre-vingt-quinze en 3h45 (j’offre les secondes, ça m’arrange bien). Il me reste encore quatre cents mètres à ahaner, le cerveau qui pédale dans les nuages, et pour le côté officiel je m’en tire avec 3h48, à la suite d’un sprint effréné d’au moins… quarante mètres, facile… Je me dis que j’ai bien tout donné. Rino est là depuis une bonne minute, nous pouvons savourer ce moment ensemble. Titanne arrivera dans un quart d’heure, Guillaume et Claire un peu plus tard. Nous sommes dans des états divers. Crampes, blessures, nausées, petites déceptions, on choisit dans la liste. Mais ce n’est qu’un vernis, qui s’effrite très vite devant la satisfaction d’avoir vaincu la montagne, d’avoir affronté à sa manière et avec succès le mythe du marathon.

Dispersion, douche, repos… On tourne la page.

Et la réponse, alors ? J’en ai fait combien, maintenant ? Six ou sept ? Je crois que je ne suis pas beaucoup plus avancé que tout à l’heure… Ou plutôt si, j’ai bien eu le temps de réfléchir à la réponse qui me semble la meilleure, à la fois honnête et valorisante. Cette réponse, c’est que j’en ai fait à la fois suffisamment, et suffisamment peu, pour savoir que le dernier ne sera pas le dernier.
Olivier Griffaton

 

jeudi 13 octobre 2016

UTAT, l'épilogue





L'UTAT me laissera une impression fantastique. On y a, en si peu de temps, vécu des choses vraiment non ordinaires et quitter ce bout de montage lundi matin à 6H30 (en pleine nuit) n'a pas été facile. Le matin même je me brossais les dents à côté du mec qui venait de gagner le "105", un moment un peu rare et magique. Délicieuse fut aussi ma rencontre avec Eduard JORNET et tant d'autres. Ca caractérise bien ce qu'est l'UTAT, une grande réunion de coureurs passionnés, expérimentés (pour la plupart) mais qui restent simples et très ouverts. J'ai une petite boule au ventre en quittant mes amis et ce lieu magique et j'appréhende un peu le retour en France. Vivre l'UTAT c'est accepter de revenir un peu différent de celui qu'on était "avant". C'est une parenthèse de vie et de sport (ah oui quand même...) sans équivalent (à ma connaissance) qui "débranche" n'importe quel citadin connecté...Ces lieux ne me quitteront jamais et chaque année début octobre, mon esprit sera à coup sûr tourné vers ces montagnes avant que mes jambes ne décident d'y revenir - un jour.




4 legs to go!

 






and 4 faces!



C'est qui qu'a gagné l'UTAT 2016??
 


Avec "papa"

lundi 10 octobre 2016

Vaincre l'UTAT

Welcome in UTAT, land of Ultra Trail!
Samedi 1er octobre, on se réveille dans un CAF aux trois quart vide...Nos amis sont tous partis et nous laissent le village à peu près dans l'état ou il devrait être avant notre arrivée. Les petits revendeurs marocains tentent de nous vendre des pierres type améthyste, quartz ou des bijoux berbères. Ce qu'ils veulent souvent c'est troquer car ils manquent de bonnes chaussures, de polaires, bref des choses assez basiques mais indispensables en montagne. Nous reprenons délicieusement notre routine de coureurs en mal de "reco" et nous partons cette fois-ci repérer le col proche de l'arrivée. Symboliquement l'organisation y a planté deux mats en haut desquels flottent majestueusement deux beaux drapeaux marocains. La délivrance aura donc lieu au passage de ces drapeaux car une fois passés il n'y aura plus qu'à se laisser descendre sur moins de 500 mètres jusqu'à l'arrivée officielle qu'on distingue parfaitement depuis ce point. On observe aussi très bien la longue montée qu'il nous faudra faire jusqu'à ce col. Ca ne semble pas terrible comme ça mais après avoir couru/marché 23 bornes, je pense qu'on changera d'opinion...Il est près de 11H et on guette déjà les premiers arrivés au marathon partis à 6H. On décide de retourner sur le tracé de nos premiers kilomètres qui constituent à l'inverse l'arrivée du tracé marathon afin d'apercevoir les premiers arrivés et pourquoi pas Rodolphe qui visait un temps de 6? Sur environ une heure pleine on croise seulement 6 coureurs mais point de Rodolphe pour qui l'altitude a forcément du jouer.


Revenus en ville on a suffisamment faim pour notre tajine quotidien accompagné d'un délicieux thé à la menthe. Revenus au CAF, on en croise pas grand monde mis à part le plateau "élite" déjà connecté sur le wifi pour partager leurs performances sur les réseaux sociaux et rassurer leurs sponsors. C'est le calme avant la tempête et j'adore ça! Le PC course installé au CAF crépitent de conversations reçues via VHF. En montagne, chaque PC sécurité (environ une dizaine couvrant tous les itinéraires de course) rapporte des faits de course anodins ou plus critiques. Chaque point est médicalisé au cas ou. On peut s'y ravitailler voir y dormir une heure ou plus pour certains. Et déjà certains semblent dans le "dur". On dialyse ici, on empêche de repartir sur décision du Doc présent chaque PC, on fait l'inventaire des coureurs passés aux différents PC et ceux qui manquent encore et on s'interroge déjà sur la prise en compte des consignes formelles échangées lors du briefing. Visiblement les coureurs ne s'hydratent pas assez pensant encore une fois courir dans nos gentilles alpes. En début d'après-midi, les coureurs "non élite" commencent à arriver avec des sourires aux lèvres et des récits propres à chacun. "J'ai souffert de l'altitude" est le verbatim qui revient le plus souvent. Les plus chanceux se font directement masser au sortie d'une douche bien méritée. L'objectif pour eux est de reconditionner leurs corps pour demain matin en remettant le couvert sur 26 kms. Le Challenge (42+26) porte décidément bien son nom...L'après midi est mise à profit pour commencer à préparer enfin notre propre matériel. 3 jours qu'on est là, il est temps pour nous de courir. Notre chambrée est enfin quasi complète. Il ne nous manque que Manu (engagé sur le 105)  qu'on ne devrait pas revoir avant la fin de notre trail dimanche. L'organisation impose aux coureurs une liste de matériels obligatoires afin d'être autonome durant le trail. Chacun veille donc à respecter cette liste sans trop prendre de libertés car la sécurité du coureur passe avant tout. N'empêche que tout bien pesé, on se retrouve avec sacs pouvant aller jusqu'à 5 bons kilos surtout si on ajoute comme moi la GoPro ou autre matos non indispensables. Est-ce que tous ces grammes ne vont pas jouer un rôle défavorable? On peut légitimement se poser la question surtout à cette altitude.


Drôle de sensation quand même, car nous avons déjà vécu et vu tellement de choses sans avoir encore couru le moindre kilomètre! Rien que pour ça l'UTAT est un événement vraiment à part. On vit et on partage avant de courir ensemble, c'est une expérience riche que nous vivons pour la première fois. Veille de course, nous dinons de poulet (ça doit faire le 4eme repas à base de poulet...) et avons gardé le meilleur pour la fin: le GatoSport cuit avec amour par Edith et Olivier. Cuisson parfaite, je me jette dessus en pensant à ce qui nous attend demain. Dans ma tête je me dit que chaque bouchée équivaut à moins de souffrance et plus de kilomètres. Avant d'aller dormir on guette les premiers arrivés du "105". Les organisateurs nous ont prévenus d'un dénouement possible un peu avant 22H (soit 16H de course...). Et les voilà enfin! Spectacle grandiose, une arrivée en duo tels de véritables aimants que le sport a rassemblé, magique, unique, UTAT! Au bout d'eux mêmes, ces gars donnent une impression de fraicheur, c'est enivrant.


Les deux champions UTAT 2016 (105 kms)
deux Français, Cocorico!
La nuit est encore une fois en "pointillés", le sommeil n'est pas total en raison de l'altitude associée à notre excitation.

Dimanche 7H30, branlebas, tous les coureurs au poste de combat! Le CAF s'agite telle une ruche avec en son sein des abeilles remplissant leur juste besogne. On se douche, on s'habille, on vérifie son sac, on se tartine de crème, on ajuste son sac, on teste sa caméra, on vérifie son sac d'hydratation, on check aussi sa montre, bref on y est...




08H50 tous les coureurs se réunissent sous une tente avant le départ. On est moins de 80 coureurs sous une tente pouvant en réunir le triple. Les dernières consignes sont données lors d'un briefing plutôt rapide mais nécessaire. On immortalise le moment en prenant quelques clichés. Tout le monde est d'humeur joyeuse. On va manger du trail. 3 minutes to go! On sort tous de la tente sous un franc soleil. Départ donné par le sympathique speaker qui nous souhaite à tous une "bonne année"...suis pas sût d'avoir compris. J'ai l'esprit un peu ailleurs, je suis déjà dans ma bulle. Au top départ, on court enfin et pour la première fois lors d'un départ de course je suis traversé d'une émotion qui me fait presque monter des larmes. Je fait tellement corps avec cet environnement que j'en éprouve un plaisir inouï. Un élément vient vite me rappeler que j'évolue en altitude : la pression au niveau de ma carotide est forte, du jamais vu. Pourtant mon cardio fréquence indique de bonnes valeurs mais mon corps en signale d'autres et à ce jeu c'est mon corps qui a forcément raison. Ma montre ne me sert donc à rien sauf à me donner mon temps de course (dont j'ai que faire) et le kilométrage parcouru. J'essaie de coller aux jambes de Rodolphe qui me donne quelques conseils que j'applique. ne pas courir ici, ne pas aller plus vite, bien se servir des bras sur les cuisses dans les montées...bref je continue mon apprentissage. Je ne sais pas ou sont mes camarades de course mais suis persuadé qu'ils sont déjà loin derrière moi. J'attends le premier col (6kms de course / Altitude 3000 m) sans trop de mal. La descente (sur 10 kilomètres) qui se présente à moi me fascine et me fait un peu peur. Je vois Rodolphe rapidement s’éloigner car il mène un rythme qui me conduirait rapidement à l’accident. Je décide à l’instinct de m’inspirer de celui qui me précède d’environ 20 mètres. J’essaie de mettre mes pieds à peu près là il pose les siens, je fais très attention aux reliefs, aux roches, aux virages dans lequel ton poids peut t’emporter un peu, bref j’apprends en méthode accélérée. 5 bonnes minutes de ce training commencent à me donner un peu de confiance. J’ose plus,  j’engage mon corps avec moins retenue, bref je suis en train de me rapprocher à délice de mon lièvre que je suis sur le point désormais de dépasser. Ce coureur ne saura jamais toute l’importance qu’il a eu dans ma découverte du trail en descente. Je tente de regarder ponctuellement le paysage mais c’est prendre des risques à ce stade. J’exulte, j’adore cette façon de courir en montagne. Encore une fois je me dis que je suis né pour ça, Natural Born Trailer ! Un coureur se fait désormais sentir dans mon dos, il attend patiemment le bon moment pour me doubler. L’esprit trail veut que tu le laisses passer sans trop attendre, ce que je fais. Passe donc devant moi un grand type que j’observe un peu. Il ressemble bigrement à Olivier…mais c’est Olivier ! C’est le « Griffaton day » aujourd’hui car Olivier semble très à l’aise en descente et mène désormais la danse. Il n’a même pas calculé qu’il m’avait doublé. Je me signale et nous voilà partis pour une descente à deux qui durera un bon moment.



Au premier village berbère que nous traversons, la présence d’enfants nous fait du bien. Ils rient et s’amusent de nous voir passer en courant. On leur adresse quelques mots rapides, une petite tape de la main, bref deux mondes qui se croisent furtivement. D’autres s’arrêtent pour leur offrir des stylos (comme Luigi) et prendre des photos avec eux. Arrivés au kilomètre 10, la descente se fait désormais sur des pistes carrossables beaucoup plus douces pour nos genoux et surtout plus rapides pour moi. Je déroule, je double, je vole ! Dans ma tête je fais un premier bilan : 1ere montée, FAITE, grosse descente, FAITE, reste à peine 5 kms jusqu’au prochain ravitaillement puis la fameuse montée de 10 kms.


Arrivé au ravito marquant le début de la montée, je remplis ma poche d’hydratation et je cherche du salé. Plus de Bretzel comme au ravito précédent alors je me rabats sur des chips (moins digestes).Quand Olivier parvient au ravito, je décide de repartir. Il en sera ainsi jusqu’au bout ce qui lui donnera la motivation de s’accrocher. La montée commence (il est 11H15 à ma montre)  et à l’allure ou je marche, je sais qu’elle va être longue… 12 Mns au kilo…Ah ouais c’est lent dis-moi. Je balance au maximum les bras pour m’aider à trouver une sorte de balancier. Les muscles répondent parfaitement mais mon souffle est encore une fois contraint par l’altitude. Je suis incapable de relancer même en trottinant. Dans la montagne je distingue 7/8 coureurs devant et 4/5 en dessous (dont Olivier). Les écarts après une heure n’ont que très peu évoluer. Tout le monde est à fond en marchant à moins de 5km/h ! En revanche ce rythme nous offre l’occasion d’admirer pour de bon les montagnes qui nous entourent à commencer par le Toubkal, majestueux.


Un faux plat signale l’arrivée proche à l’ultime PC avant l’arrivée. Le décor fait de terre rouge et de petits conifères soufflés par le vent est sublime. Je me relance et coure légèrement quand les premières crampes se manifestent, merde pas maintenant ! Je me remets à marcher et essaie d’étire au maximum à chaque pas, ça passe, ouf. Au dernier ravito on m’offre du thé à la menthe (sois bénie !). Moment apaisé ou mon corps est encore alerte mais plus du tout à 100%. Le doc me questionne, m’évalue, me conseille de profiter de la prochaine rivière pour mouiller mon chèche et me rafraichir, je l’écoute religieusement. Olivier arrive, je l’encourage ce qui revient à m’auto encourager, je repars. Une heure a été nécessaire pour faire 5 kms, il en reste environ 5. Ce seront les plus difficiles. Le relief est encore plus abrupt mais parsemé d’arbres qui offrent une ombre bienvenue. Tous les 800 mètres, je m’offre une pause d’une demi-minute et en profite pour crier mes encouragements à Olivier (environ 50 mètres plus bas). J’ai envie d’en finir, je suis dans le dur. Je marche à 2.5km/h et j’ai l’impression de ne pas pouvoir aller plus vite. Le « mur » du Trail…

Red Planet



Enfin j’aperçois les deux mats et drapeaux marocains en haut du col mais ils sont encore à bonne distance (1 bon kilo d’après ma montre). Et mes crampes reviennent même en marchant. Fatalisme ? Je repense au Cross du Mont-Blanc (voir Blog juin 2010) et je ne suis pas serein. Vais-je cette fois me montrer à la hauteur de la montagne que je m’apprête à gravir ou vais-je finir telle une grande saucisse incapable de se mouvoir et remerciant chaque mètre parcouru. Je m’étais fait à l’idée de finir proprement et dignement ce trail et pas d’être en trop grande souffrance. Je bois, je respire, je ferme les yeux, je fais le point et quand je les ouvre c’est comme un nouveau départ. Tout est géré, payé, je peux continuer. En m’approchant du dernier col je croise une finisher du « 105 ». Mes douleurs disparaissent totalement quand je lui adresse mes félicitations avec un peu d’émotion dans la voix. Je me rends compte que je n’ai parlé à personne depuis environ une heure. Elle me sourit mais elle semble vraiment à bout. Je la « lâche » à environ 4 km/h. J’avance totalement magnétisé par la vue des deux drapeaux qui grossissent à chaque pas. Mon corps est totalement secoué par l’émotion de l’arrivée prochaine. Mon menton tremble mais les larmes ne viennent pas. Mes yeux sont humides. Je suis Trailer, ça y est ! C’est là qu’a lieu mon baptême, c’est ici que je suis né Trailer, c’est sur ces quelques mètres que mon émotion atteint une force irrésistible qui fait chavirer mon corps de bonheur, quelque chose que je n’ai jamais ressenti avant…         

Les deux drapeaux marocains sont enfin là. C’est la délivrance ! Entre ces deux mâts, Oukaïmeden s’offre de nouveau à moi. Ne reste plus qu’à lancer son corps sur ce qui ressemble à moins de 600 mètres de descente douce. Si je veux, je suis en bas dans 4 mns mais je ne veux pas descendre tout de suite. Je jette un dernier regard à cette longue montée qui m’a tant couté. Efforts intenses d’un nouveau genre avec toujours cette altitude qui ne me lâche pas. La tête tournée vers la vallée et l’arrivée qui m’attend, je m’approche tour à tour des deux mâts sur lesquels je dépose un baiser, celui de ma reconnaissance éternelle.
Oukaïmeden again! Arrivée en vue!
Je m’élance une dernière fois et parcours tout en douceur ces derniers mètres que je savoure.  Rodolphe me félicite à l’arrivée. Je franchis la ligne (4H17 d’efforts). C’est terminé ! Olivier arrive comme attendu quelques petites minutes plus tard en prenant la peine (Respect !) d’attendre son co-équipier de fortune  qui l’a aidé à finir. C’est ça l’esprit Trail !
Remis et assis au soleil en croquant dans un sandwich bien reconstituant on se dit que les filles vont souffrir, qu’elles vont devoir aller chercher au fond d’elles-mêmes pour passer l’UTAT, pour vaincre ces montagnes. Je n’ai pas fini mon sandwich quand Olivier croit voir passer Edith…Je sais qu’il est fatigué et je ne veux pas lui donner de faux espoirs. Pour moi il est carrément impossible qu’une fille comme Edith (avec tout le respect que j’ai pour la runneuse que je commence à connaitre) puisse finir en moins de 4H40. Et pourtant c’est bien elle ! Les « Griffaton » sont des Trailers nés ! Revenus au CAF et douché, j’ai la chance de me faire masser et continue de penser à notre Delphine qui doit encore batailler ferme pour finir son premier trail. On a décidé de remonter au col pour l’accueillir. Du moins c’est le projet car qui déboule en salle de massage presque aussi fraiche qu’une rose ? Delphine ! Décidemment les féminines nous bluffent. Edith finit pour la première fois de sa vie au pied d’un podium ! 4eme féminine de l’épreuve à moins de 2 mns de la 3ème. Delphine boucle en moins de 5H20 accompagnée de Stéphanie et de Bertrand (un couple de trailers venu du Grand Bornand ou l'on tutoie les montagnes). Du « lourd » avec le plaisir et c’est précisément comme ça qu’on aime que les choses se passent. La fin d’après-midi est terriblement joyeuse (« Violently happy » comme dirait Bjork). On se sent léger, pas si fatigué que ça. On a vaincu « notre » Utat. Le Champagne va remplir nos gobelets de course ressortis exprès pour célébrer notre intronisation dans notre « nouvelle famille ». Dans nos têtes on sait qu’on a désormais une nouvelle particularité, un ADN invisible pour le quidam mais bien en nous : On est TRAILERS ! 

A SUIVRE : UTAT L'épilogue...


Les 4 nouveaux membres de la "grande famille" du Trail

Ivre de champagne ou d'altitude...? les deux!

"Notre" Podium féminin. Stéphanie, Edith et Delphine (de droite à gauche)
  


         

mercredi 5 octobre 2016

UTAT, ou l'histoire du "Runner" qui voulait devenir "Trailer"

Meudon, lundi 3 octobre. Suis de retour à la maison après une parenthèse de 4 jours uniques et inoubliables passés dans l'Atlas marocain. Je ne suis pas sûr d'être capable de vous faire ressentir ce que nous avons vécu là-bas. Je me demande, encore un peu sonné, ou sont passés tous ces nouveaux amis fabuleux qu'il m'a été donné de rencontrer là haut? Une partie de moi plane encore dans la vallée d'Ikis au pied du Toubkal (4100 m) qui a fait de moi un "Trailer". "Allo maman, je suis Trailer!" Non...elle ne va rien comprendre. Mes amis Delphine, Edith et Olivier eux savent. Il me faut trouver une petite baguette magique pour écrire posément et avec force ce que mon excitation dérange. Trop de choses à dire, à restituer, à essayer de faire imaginer. Je suis littéralement pris au piège entre mes émotions encore vives et ce retour en plaine. "Allo mon cœur, alors c'était comment?" "Unique, inoubliable, peux pas te décrire..." Bon va falloir justement le décrire ce grand week-end UTAT. J'en fais une priorité absolue! Je le dois à ma "nouvelle famille" et à tous ceux et celles qui se reconnaitront, ne serait-ce qu'un peu, dans ce récit. Alors je ferme les yeux, je rembobine mentalement et me voilà à Orly Sud. Vous êtes prêts à me lire et à me suivre dans l'Atlas? Alors voici l'histoire du "Runner" qui voulait devenir "Trailer"...
Looking fit, moins de 80kgs.

Aéroport de Marrakech, jeudi 29 septembre, environ 17H (local time). Je descends de l'appareil et foule à pied le tarmac encore chaud en cette magnifique journée. Je ferme les yeux et je ressens un léger vent chaud qui me caresse le visage. Bienvenu au Maroc, quel accueil. Dans les lignes formées par les touristes pour les formalités de douane, je retrouve Delphine, Edith et Olivier arrivés peu de temps avant moi (vol direct depuis Marseille). Timing parfait et grands sourires pour nos retrouvailles post "Marseille Cassis" (voir CR sur mon blog / Octobre 2015). Si mon vol était visiblement dépourvu de courageux venir courir l'UTAT, le leur était rempli d'aventuriers et d'avaleurs de pistes. "Tiens lui il vient faire le 105..." respect ! Côté bagages, pas de stress puisque chacun a bien récupéré sa valise remplie d'indispensables accessoires pour courir dans l'Atlas à commencer par une paire de chaussures adaptée. La prépa de ma valise s'est faite, au grand étonnement de Nathalie, sur 3 jours car le matériel n'est pas un détail : crème anti frottement, boisson chargée en glycogènes, chaussettes spéciales Trail, les gels énergisants, la couverture de survie, la poche d'hydratation, j'en passe!
Le bus qui nous charge est naturellement rempli cette fois de coureurs à 100%. Notre petit groupe de 4 coureurs baptisé "Aubagne dans la course" se fait encore plus petit à l'évocation du "menu" qu'ont choisi nos voisins mangeurs de kilomètres. "Je fais le challenge 42kms + 26 kms"..."je suis venu faire le 105 kms si possible en moins de 29 heures"..."Et toi?" Suit une réponse qui nous servira jusqu'à dimanche matin " je suis novice, je viens m'essayer sur le 26 kms". Et contrairement à ce que l'on pourrait vivre et entendre dans l'univers du "running urbain", la réponse a de quoi me surprendre : "c'est vraiment bien et courageux d'être venu ici". Qu'entent-il par bien et courageux? A nous de le découvrir durant ces 4 jours.

Le long de la route, nous discutons et échangeons des nouvelles non "running". Ce seront presque les derniers échanges non axés sur ce que nous allons vivre là-haut. La route se fait sous un soleil qui décline au fil des minutes. L'activité grouille le long de cette asphalte qui organise et régit un peu la vie des marocains. Les nombreuses échoppes vendant tour à tour des poteries, céramiques, de l'artisanat rythment notre montée dans l'Atlas. Nous observons, au travers de la vitre de notre mini bus, toutes les différences avec nos modes de vie douillets d'occidentaux urbains...sauf hélas dans la manipulation frénétique du Smartphone (Apple aime le Maroc...et vice versa).
Le CAF!
Il fait nuit quand nous arrivons au Club Alpin Français de Oukaimeden (Alt 2500 m) , station de ski pour amateurs de glisse entre février et avril. Le CAF grouille déjà de trailers venus essentiellement d'Europe qui célèbrent et manifestent leur plaisir de retrouver leurs pairs et compagnons de sentiers. Et là des noms de course évocateurs fusent et continuent d'impressionner les petits novices que nous sommes "Maxi race, UTMB, CCC, trail des glaciers, Diagonale...". Un peu déboussolés, nous cherchons en vain à identifier et recenser des coureurs inscrits comme nous sur le 26 kms. Aucun parmi ceux que nous rencontrons...Nous dinons sous l'immense la tente de vie qui hébergera nos repas du soir et petit déjeuner. Ses tables et chaises recouvertes de tissus blancs font d'avantage penser à un mariage auquel il manque les mariés, la pièce montée et les alcools. A table, notre petit groupe joue au jeu : "A ta silhouette, je dirai que tu cours le ...". En dinant nous faisons la connaissance d'un charmant couple qui revendique l'organisation de l'Ultra Trail d'Andorre. "Ca court à Andorre?" Plutôt oui! Avec son futur format de 233 kms de Trail en duo avec 20 000 mètres de D+, soit environ 20 montées de 1000 mètres de D+ chacune. Cela nous donne le tournis. On est ou là? On avait pas dit un gentil  petit trail Delphine? Une course sympatoche pour se mesurer un peu en montagne? Tout ce qui nous entoure et tous ceux que nous croisons portent résolument la marque de fabrique "Ultra". Un monde nous sépare (encore).

Oukaimeden Alt 2500m, sans la neige
Notre première soirée au CAF est ponctuée d'une anecdote savoureuse. une homme à la belle barbe blanche s'adresse à nous en nous disant qu'il prépare un reportage sur les coureurs berbères engagés dans l'UTAT. Je n'ose lui faire préciser sur quelle distance. L'homme se prénomme Eduardo JORNET, le père du célèbre Kilian (pape incontesté du l'Ultra Trail et Skye running mondial!). L'occasion est trop belle, je lui adresse cette phrase en français : "Vous êtes donc mon père!" en l'accompagnant d'une explication rationnelle que ses yeux écarquillés semblaient attendre " Je m'appelle Silian JOURNE". Une photo de moi et mon "papa" immortalise d'ailleurs cette belle rencontre. Dans notre chambrée nous sommes au nombre de 8. Les "4 novices" en quête de leur dépucelage sportif, Manu (engagé sur le 105), Anouk (sur le 42) et la paire Luigi/Rodolphe (Challenge 42 + 26 kms). On va vite découvrir qu'en Rodolphe vit un coach passionné et passionnant, totalement intarissable dès qu'on se met à évoquer la course à pied...Si, comme je le pense, ils me lisent depuis leur belle région ensoleillée, je les salue chaleureusement. C'est ça aussi l'UTAT, c'est de belles rencontres avec des gens qui partagent la même passion (avec beaucoup plus d'expérience quand même...) et qu'on sent nourris d'une belle énergie positive et saine.  Le Trail et la montagne unissent plus qu'ils ne désunissent les hommes, c'est évident! On vit vraiment ensemble avant de courir ensemble et c'est peut-être une différence fondamentale avec toutes les autres courses. Ajoutez le fait que nous sommes totalement isolés en montagne avec un style de vie qui ressemble à du casernement pour des fous de nature et course à pied. C'est du bonheur à l'état pur. Côtoyer le gratin de l'Ultra Trail, se fondre sans complexe dans cette communauté éphémère, qui aura disparue lundi, a quelque chose de grisant.


En cas d'insomnie, comptez les moutons
Monsieur El Morabity (à droite)
La journée de vendredi démarre sous un franc soleil qui réchauffe rapidement le cirque de montagne qui nous entoure. Certains sont déjà partis courir pour se dégourdir les jambes. Nous on préfère aller randonner tranquillement dans ces paysages sublimes et en profiter pour faire la reconnaissance des 6 premiers kms de notre course. On ressent de suite l'effet de l'altitude. Marcher dans ces conditions n'est pas compliqué mais courir? On marche seuls dans cette vallée parfois on croise des troupeaux de moutons ou de chèvres. Arrivés au col qui culmine à 3000m on rencontre une belle délégation allemande et suisse allemande. Parmi eux un coureur qui n'est pas venu pour "ramasser des merguez" (selon l'expression de notre ami Rodolphe). Rachid El Morabity (4X vainqueur du marathon des sables...) vient alors poser à côté de lui en lui souhaitant de battre son propre record sur le 26 kms (2H34). Le record tombera bien mais c'est Rachid lui même qui se chargera d'améliorer son propre temps de 10 mns! Le Suisse allemand, victime de troubles digestifs, ne sera jamais en mesure de lutter. Le pauvre devra s'arrêter 17 fois sur le parcours pour se "soulager" et mettra 2H50. Après course, je lui ai conseillé de prendre du Ricard la prochaine fois pour traiter ses troubles digestifs. Pas sûr qu'on trouve cela en Suisse. Revenus de notre reconnaissance, nous déjeunons "chez juju" d'un délicieux tajine. On met de côté la tartiflette bien présente sur la carte! L'après-midi est calme et certains coureurs commencent à préparer leur tenue et matériel pour le lendemain matin (départ du 105 et 42 kms annoncés pour 6H du matin). En fin de journée on se présente au briefing de course. La plupart sinon l'ensemble des coureurs sont  rassemblés sous cette grande tente qui abrite nos repas. Des consignes en trois langues (français, anglais, allemand) sont données pour rappeler à chacun les difficultés (haute altitude, balisage,  situation des PC course) et points de vigilance  (hydratation, horaires limite, matériel minimum requis...). A notre grand étonnement, le 26kms n'est pas du tout abordé. D'ailleurs on a fini par avoir confirmation du nombre de coureurs inscrits sur cette course seule (hors challenge 42+26). Nous sommes moins de 30 auquel il faut ajouter des coureurs marocains et ceux du challenge, soit environ 80 coureurs à s'élancer dimanche. L'altitude semble jouer le "trouble fête" car il est clairement rappelé qu'aucun trail, même dans nos belles alpes, ne se court à des altitudes aussi élevées.

On est venu pour voir ça! Magique
Ca va être compliqué de skier...
















C'est la "veillée d'armes" pour celles et ceux qui s'apprêtent à courir demain. Les derniers moments de repos sont les bienvenus pour ces courageux qui affronteront demain de longues distances. Anouk pense mettre environ 10H pour boucler son marathon, Manu espère mettre moins de 29H (temps de son 105 en 2015), Rodolphe a ponctué son temps avec l'altitude et table désormais sur 6H (42 kms), Luigi suivra autant qu'il pourra "le coach". Au terme d'une nuit en pointillés, ils quittent la chambrée vers 05H30. Sans quitter la chambre, je les observe partir à la lueur de leur frontales allumées. Le spectacle est magique et un peu angoissant. Vont-ils le faire? Vont-ils vaincre l'UTAT? Seront-ils de retour dans l'après midi pour certains ou demain pour d'autres? Ont-ils tous bien conscience de ce dans quoi ils "s'engagent"?

To be continued...

Briefing de course pour le 105 et 42.
  

   


      


 

UTAT 2016


UTAT 2016